Modeste-Émilie de Forsanz

Introduction

Ce qui suit se déroule durant la période de la Révolution française qu'on nomme Convention montagnarde, c'est cette période que l'on connait aussi sous le nom de Terreur puis de Grande Terreur, elle se termine peu après le chute de Robespierre qui se produisit le 9 thermidor de l'an 2 (27 juillet 1794). Cette Convention Montagnarde sera suivi de la Convention Thermidorienne. Cette dernière mettra en place une nouvelle Constitution, celle du 5 fructidor an 3 (22 août 1795), avec en préambule la déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen de 1795.

Modeste Emilie de Forsanz, fille de Guillaume de Forsanz et d'Emilie Lamour de Lanjégu, était née au château de Caslou, en Montauban (Ille-et-Vilaine), le 24 juin 1767. Elle avait rejoint une communauté religieuse sur Morlaix pendant l'Ancien Régime : il y avait à Morlaix, à cette époque plusieurs communautés de femmes : les Calvairiennes, les Carmelites (depuis 1619), les Ursulines. L'Assemblée Constituante, par le décret du 13 février 1790, avait interdit les vœux monastiques et supprimé les ordres religieux réguliers. Les congrégations séculières sont dissoutes le 18 août 1792. Les religieuses sont expulsées de leurs couvents.

Modeste Emilie de Forsan, qui avait 25 ans à cette époque, s'est retrouvé sans toit par la suite et comme cela sera dit errante, vivant du travail de ses mains. Habitant Morlaix et étant d'origine noble elle tombera de plus sous le coup de la loi du 27 germinal an 2 (16 avril 1794) qui oblige les ex-nobles à s'éloigner des ports maritimes d'au moins 20 lieues (une centaine de kilomètres). Elle se rendra donc à la maison commune de Morlaix pour qu'on stutue sur son sort, de là on lui demande de se rendre à Guerlesquin Guerlesquin n'est pourtant pas à 20 lieues de Morlaix , ce qu'elle fera. Arrivée à Guerlesquin, qui est à 5 lieues de là, elle se rend à la maison commune où elle est reçue. Elle est chassée de cette commune et on lui demande de se rendre à Caen. Mais pour se rendre à Caen il lui faut des moyens financiers, qu'elle n'a pas.

Elle écrit à sa famille pour que celle-ci lui envoie des subsides pour le voyage et en attendant par retour du courrier une aide, elle reste quelque temps à la campagne puis sur la terre de Lannidy près de Morlaix.

Au bout d'un temps suffisant pour qu'elle puisse espérer une réponse de sa famille elle revient sur Morlaix. Elle commence par se rendre à l'hôtel de Kerloaguen où elle a logé un temps, mais la chambre qu'elle occupait est affermée.

Elle trouve alors refuge chez la veuve Ruvilly Le Saux qui habite le quartier du Dossen. Elle y est depuis 2 jours quand une perquisition y est déclenchée suite à une dénonciation. La veuve herbergerait un prêtre réfractaire, Yves Mevel connu en religion comme le père Joseph de Roscoff. Modeste Émilie y est arrêtée sans raison valable.

Guerlesquin se situe à 5 lieues (un peu moins de 25km) au sud-est de Morlaix. Lannidy se situe aux abords de Morlaix, au sud-est.

1- PV de la visite de Modeste-Émilie de Forsanz à la maison commune de Guerlesquin

Modeste-Émilie se rend depuis Morlaix à Guerlesquin comme demandé par la municipalité de Morlaix. Elle va parcourir la distance de 5 lieues avec 3 autres femmes, sans doute d'ex-religieuses et ex-nobles. Parmi ses compagnes il y avait deux Calloet, peut-être de la maison des Calvairiennes de Morlaix fondée en 1625 par Françoise Calloët À Morlaix il y avait également des Carmélites et des Calvériennes.

Le 8 floréal (27 avril 1794) Mlle de Forsanz se présenta avec 2 Demoiselles à la maison commune [de Guerlesquin] où se trouvaient réunis la municipalité et le conseil général.

Attendu, dit le procès-verbal, que la loi du 27 germinal (16 avril 1794) n'ordonne pas de laisser attrouper des ex-nobles pour affamer les bons citoyens, attendu que les filles Calloet, Forsanz et Quingo se refusent à toute profession civique. Interpellée Modeste Emilie Forsanz, si elle déclare avoir en horreur la royauté, et applaudir à la destruction de Louis seize, dernier tiran et de s'expliquer par oui ou par non.

A répondu qu'elle se tenait à la négative, et a signé au registre. Forsanz

L'interrogatoire se poursuit pour les autres très jeunes femmes :

Interpellée Marie Renée Louise Calloet, âgée de 20 ans, ex-noble, si elle déclare avoir en horreur la royauté, et applaudir à la destruction de Louis seize, dernier tiran.

A déclaré se refuser de répondre ni oui, ni non et a signé au registre. Calloet-Lanidy. Interpellée Marie Joseph Renée Calloet, 17 ans, ex noble, si elle abhorre la royauté, et si elle applaudit à la destruction de ci-devant roy.

A refusé de répondre, et a signé au registre, Marie Joseph Lanidy.

Interpellée Renée Hyacinthe Quingo, 15 ans, si elle était bonne républicaine.

A répondu qu'elle était bonne républicaine,

Interpellé si elle chérit la Révolution.

A répondu qu'elle ne la connait pas.

Interpellée si elle chérissait la liberté, l'égalité et la Constitution. A répondu oui pour la liberté et l'égalité et ne point connaître la Constitution et a signé au registre. Quingo.

L'assemblée renvoie les susdénommées au comité de surveillance, et vu la disette où se trouvent les citoyens de Guerlesquin, leur ordonne de vider de corps et de biens la commune pour huit à neuf heures du matin demain, neuf de ce mois.

Signé au registre : Salaün, maire ; F. Le Mat ; F. M. Buhot, agent national ; Troussel, secrétaire, greffier

On notera la signature de François-Marie Buhot l'agent national de Guerlesquin. (30 août 1763-24 février 1822)
L'agent national, est une fonction créée sous la Terreur, il représente le gouvernement et surveille l'application des lois. (source wiki) Il sera très redouté.

Depuis le décret du 10 juin 94 la Convention (dite Montagnarde) réduit lors des procès le droit des accusés : ces procès deviennent de simples formalités. Le 7 juillet 1794, le juge de paix de la commune de Morlaix, Maurice Jézéquel, fut informé qu'un capucin se cachait en ville. Il se rendit sur les lieux. En voici le compte rendu, la source en étant :
Études franciscaines page 26 et suivantes, tome 22 - juillet-décembre 1909 : Une fournée du Tribunal révolutionnaire de Brest.

L'an second de la République française, une et indivisible, Le 19 Messidor (7 juillet 1794), Maurice Jézéquel, Juge de paix de la commune de Morlaix, était prévenu que l'on venait de découvrir un capucin caché en ville. Nous étant transporté dans une maison située quartier du Dossen, où demeure la dame Veuve Ruvilly Le Saux, et étant monté dans une petite mansarde, à coté d'un autel, y étant nous avons trouvé cet ex-religieux, lequel nous avons interrogé comme suit de ses prénoms, noms, âge, lieu de naissance et grade de son cy-devant ordre.

A répondu s'appeler Yves Mével, âgé de 64 ans, natif de Roscoff, ayant pour nom de religion, Joseph de Roscoff, gardien. Interrogé depuis quel temps il est dans la maison où nous le trouvons.

A répondu que la mémoire, non plus que son esprit, ne lui permettent de s'en rappeler. Sur quoi ayant fait venir devant nous la Citoyenne veuve Ruvilly et la ci-devant Cne Démarée Le Coant, ses récelleuses, nous les avons interpellées l'une après l'autre de nous déclarer depuis quel temps cet ex-religieux était chez elles.

Ladite Vve Ruvilly a répondu qu'il y était depuis trois mois et demi.

Interrogée comment et par quelle voie cet individu à été conduit chez elle.

Répond qu'il a été conduit chez elle par quatre femmes à elle inconnues, à l'exception de la nommée Marie Yvonne Jago, blanchisseuse, demeurant rue des Côtes du Nord.

Interpellée de nous déclarer si connaissant la Loi, elle n'eut pas dû sur le champ faire sa déclaration de la retraite qu'elle accordait à cet ex-religieux.

A répondu quelle ne se croyait pas obligée de faire cette déclaration, qu'au reste, elle croyait faire un acte d'humanité. Passant à l'interrogatoire de sa sœur Perrine Emilie Le Coant Démarée, âgée de 64 ans, et avec elle demeurante, sur l'époque de la retraite qu'elle et sa sœur ont accordé audit ex-religieux.

A répondu comme la précédente qu'il y a trois mois et demi, et faisant même déclaration que sa sœur, que Marie Yvonne, blanchisseuse, avec trois ou quatre de ses ouvrières, étaient ses conductrices.

Passé desquelles interrogations ayant réuni en paquet les calices, ornements, brévières, missel, orsos ou burettes, cierges, robes d'ordre et autres habillements trouvés dans ledit appartement que dans le grenier adjacent ; desquels effets nous nous sommes saisis comme pièces de conviction pour être envoyées avec le présent procès-verbal au Tribunal Révolutionnaire séant à Brest.

Le Juge de paix allait donc se retirer en emmenant ses trois prisonnières quand, ajoute-t-il,

ayant apperçu dans le même domicile un individu femelle, nous l'avons interrogée de ses prénoms, noms, fige et qualité.

A répondu s'appeler Modeste Émélie Forsan, âgée de 27 ans, fille de Guillaume et d'Emélie L'Amour, native de Montauban [Ille-et-Vilaine], à peu près errante depuis la suppression des communautés, mais néanmoins résidante dernièrement à l'hôtel de Kerloaguen en cette commune. Interrogée pourquoi d'après la loi du 27 germinal [an 2] concernant le renvoy des individus de la caste nobiliaire hors des villes maritimes, elle se trouve aujourd'huy en cette résidance?

Répond, qu'elle avait satisfait à la loi prédatée en se rendant sur la commune de Guerlesquin, mais que le comité de surveillance de cet endroit ayant révoqué sa Lettre de passe, et renvoyé l'interrogée à Caen, sans lui limiter le temps dans lequel elle eut du se rendre, qu'ayant besoin de fond pour faire sa route, elle écrivit dans son pays pour s'en procurer, qu'en espérant, elle passa quelque temps tant en une ferme à la campagne qu'à la terre de Lannidy près Morlaix, que depuis deux jours elle est en cette habitation attendu que sa chambre en la maison de Kerloaguen est affermée.

Interrogée si elle ignorait que l'ex-religieux icy présent y fut également logé ?

Répond qu'elle ignorait très parfaitement qu'il y fût, et que si elle l'eût su, elle n'y aurait pas mis les pieds.

Jézéquel ne fut pas convaincu par cette réponse catégorique et il interpelle lesdites Vve Ruvilly et Demarée Le Coant, soeurs, de déclarer si, en effet, il est vray que l'individue Forsan n'est chez elle que depuis deux jours, et qu'elles l'avaient laissé ignorer qu'elles logeaient aussi cet ex-religieux ?

Elles ont unanimement répondu qu'en effet cette demoiselle n'est chez elles que depuis deux jours, et qu'elle ne voit qu'en ce moment l'ex-religienx icy présent ; qu'elles lui avaient laissé ignorer qu'elles le logeaient.

Après ces déclarations formelles, il semblait donc impossible d'accuser Mlle de Forsanz de complicité dans le recel d'un prêtre réfractaire. C'était peut-être l'avis personnel du Juge de paix. Mais les commissaires du comité de surveillance révolutionnaire de Morlaix étaient présents à l'arrestation. Jézéquel crut devoir les consulter, et conformément à leur avis, il décerna un mandat d'arrêt contre l'ex-religieux, la Vve Ruvilly, les Dlles Le Coant et Forsanz pour les constituer aux prisons de la commune, à défaut de maison d'arrêt, jusqu'à ce qu'on puisse se procurer les voitures nécessaires, tant pour le transport des réfractaires aux lois, que des pièces probantes et justificatives de leur délit.

Le délit ne paraissait cependant pas évident à tout le monde, même aux membres du comité de surveillance car avant la signature, un membre a exigé que la Dlle Forsan fut interpellée de déclarer si, depuis qu'elle est en cette habitation, elle ne mangeait pas avec les dites Vves Ruvilly, sa sœur et cet ex-religieux ?

A répondu que non ; et qu'elle a toujours mangé seule dans son appartement en bas, ne prenant que très peu de chose, comme fruit, chiffrètes, pain et beurre.

La complicité n'était donc pas prouvée. Néanmoins le Juge de paix et les commissaires maintiennent le mandat d'arrêt, et se hâtent de clore le procès-verbal.

De tout quoi nous avons rapporté le présent sous notre seings, ceux des officiers municipaux et membres du comité de surveillance icy-présent. Joseph Boutet, Gilbert, Pitel, Plassant, Le Corre, Tresse, Le Lan, Lemoal, Jézéquel.

2- Lettre de justification de Modeste-Émilie à l'adresse à l'accusateur public Donzé-Verteuil

Quelques jours après son arrestation, elle écrivit à l'accusateur public Donzé-Verteuil, pour plaider sa cause.[J'ai conservé le texte tel que reproduit dans le livre cité en source]

Source : Histoire de la ville et du port de Brest pendant la Terreur, page 359, Prosper Levot

Citoyen accusateur public,
Depuis que j'abitois Morlaix, j'étois exempte du plus léger soupçon; je ne rougis pas de dire que j'étois sans fortune et que j'étois redevable de mon existance au travail de mes mains. Aussi, quoique née dans la classe ci-devant privilégiée, je n'ai été inquiétée que lorsque la loi a ordonné à tous ceux qui, comme moi, étoient entachés du péché originel, de se retirer de tous les ports maritimes. Cet ordre m'ayant été interné par l'administration du district, il m'expédia une lettre de passe pour la commune du Guerlesquin, distante de Morlaix de cinq lieues. J'obéis sur-le-champ, mais après quelques jours de résidence, cette dernière commune m'enjoignit de me retirer bien au-delà.

De toutes les villes qu'elle me désigna, et où il m'étoit permis de me retirer, celle de Caen étoit la plus prochaine; je la choisis, en observant qu'étant sans fortune et la moindre ressource pour faire une route si longue, il me falloit écrire à la citoyenne Loc-Maria, résidente à la Haute-Touche Il s'agit du chateau de la Haute-Touche sur la commune de Monterrein à 7km de Ploërmel , près Ploërmel, distante d'environ trentes lieues, pour me procurer les fonds indispensables.

Ayant calculé le tems nécessaire pour avoir une réponse à ma demande, je restais à la campagne jusqu'au moment où je m'atendois que ce secours me seroit adressé à Morlaix. Je me rendis à l'époque présumée en cette ville où j'ai été arrêtée deux jours après mon arrivée. Les procès-verbaux rapportés doivent prouver les vérités que j'avance et ma ferme résolution d'obéir à la loi, dès que les fonds nécessaires pour payer ma place dans la voiture publique me seroient parvenus. Je sais qu'on aura peut-être cherché à agraver mes tords de ce qu'un religieux a été capturé dans la même maison où j'avois un azile momentané à Morlaix ; mais les déclarations qu'ont dû faire et le religieux et le principal locataire de la maison ne laissent aucun doute sur mon inculpabilité à cet égard.

Je viens, citoyen accusateur public, de vous déclarer la vérité ; tout ce qui m'environne, même la voix public, vous proclame comme l'image de la vertu et de la probité; si ce portrait est sincère, comme j'aime à le croire, je dois, eu ma qualité de très-infortunée, trouver en vous, non pas un accusateur, mais un protecteur et un défenseur zélé... Faites cesser mes maux qui sont inexprimables. Daignez vous intéresser vous-même auprès de mes parents pour me procurer les fonds nécessaires pour ma route, et vous verrez avec quelle célérité j'obéirai à une loi de laquelle j'eus du être exceptée, vu la notoriété publique, non pas de mon infortune, mais de mon indigence.

Je pourrois encore vous faire observer qu'en revenant du Guerlesquin, j'ay eu une chute considérable pour laquelle il m'a fallu un traitement qui m'a empêchée de vaquer à mes affaires sitôt que je l'eus désiré.

Votre concitoyenne,

Modeste Emilie Forsanz.

Mais rien n'y fit, malgré la chute de Robespierre le 9 thermidor Robespierre et 21 de ses partisans seront guillotinés le 10 thermidor qui était connue à Brest, elle dut passer en jugement au Tribunal révolutionnaire de Brest.

3- Actes d'accusation de Modeste-Émilie de Forsanz et autres

Ci-dessous les actes d'accusation (Études franciscaines page 26 et suivantes, tome 22 - juillet-décembre 1909 : Une fournée du Tribunal révolutionnaire de Brest. p 41, 42 etc)

Cet ex-Capucin, dit-il, en parlant du P. Joseph, habitait depuis environ trois mois et demi une mansarde dans laquelle était dressé un autel pour servir aux prétendues fonctions de son culte ; tout l'attirail nécessaire à son charlatanisme, et saisi en même temps que lui, consiste en un missel, un calice avec sa patène, une chasuble, une aube, une robe de Capucin, une botte dans laquelle se trouvait ce que l'on appelle des hosties ainsi que plusieurs autres effets qu'il serait trop long de décrire.

Dans le repaire de Mével se rendaient les superstitieux et criminels sectateurs d'un culte exercé par des ministres séditieux et rebelles ; là, cet ennemi de la république et du bonheur du peuple s'efforçait par ses mensonges et ses impostures, de les retenir sous l'étendard de la contre-révolution.

Modeste Emelie Forsanz ex-noble, a été trouvé dans le maison habitée par la Vve Ruvilly et sa sœur.

Lors de l'arrestation de l'ex-Capucin Mével ; elle y était au mépris de la loi du 27 Germinal.

Puis il énumère en détail les ornements d'église et les effets d'émigrés trouvés chez Marie Yvonne Jago, chez qui

l'on a découvert encore parmi quelques lettres à son adresse, celles de Marie Françoise Jago, et Barbe Jago, dite sœur Rose ; plusieurs imprimés et manuscrits incendiaires respirent le fanatisme le plus ridicule et le plus dangereux, entre-autres des bulles de cet éveque de Rome, qui a si longtemps abusé de notre crédule simplicité; un catéchisme Breton et Français, par lequel on s'efforce de démontrer aux cultivateurs qu'ils ne doivent avoir de confiance que dans les prêtres réfractaires ; un manuscrit qui a pour titre : Adresse aux vierges chrétiennes et religieuses de France par lequel on engage ces victimes du fanatisme à ne pas rompre les liens qui les rendent nulles pour la société ; une diatribe abominable contre les prêtres assermentés. A ces extravagantes productions se trouve jointe une chanson contre-révolutionnaire adressée aux infâmes frères de Capet, dans laquelle on lit le couplet suivant :

Du roi que nous adorons
Venez rompre les chaînes ;
Et sauver de mille afîronts
La plus grande des reines :
Entrez, 6 braves Bourbons.

Ensuite Donze-Verteuil donne lecture de la correspondance de quelques-uns des accusés avec leurs parents émigrés.

L'impudence, dit-il, la sottise et les expressions contre-révolutionnaires qui composent ces lettres virulentes d'aristocratie, excitent tour à tour le mépris et l'indignation contre leurs auteurs. Le jury, consulté à son tour, déclare:

  • 1° Qu'il est constant qu'a Morlaix dans le mois de Messidor dernier il a été recelé un prêtre réfractaire.
  • 2° Que J. Demarée, V Ruvilly Le Saux et P. E. Démarée Le Coant sont convaincus d'être auteurs ou complices de ce délit.
  • 3° Que Modeste Emilie Forsan n'est point convaincue d'être auteur ou complice de ce délit.
  • 4° A l'égard de M. fr. Leguen, Vve La Reignière ; La Vve Thepaut-Dubreignou ; La Vve Grainville ; La fille Duparc; Le Bourg; La femme Le Bourg ; M. Fr. Jago ; La Vve Andrieux : qu'il est constant qu'à Morlaix dans le courant de Messidor il a été commis une soustraction et recelé d'effets d'émigrés.
  • 5° Que les dites sont auteurs ou complice de ce recélé
  • 6° A l'égard de Modeste Emilie Forsan, qu'il est constant que dans le courant de Floréal dernier, dans la commune de Guerlesquin, il a été tenu des propos tendant à détruire le gouvernement républicain, et à rétablir la tyrannie en France.
  • 7° Que Modeste E. Forsan est auteur du complice de ce délit.
  • 8° Qu'il est constant que dans le courant de Messidor dernier, à Morlaix, il a existé une conspiration contre la sûreté et la liberté du peuple français, en conservant ou composant des écrits tendants à la'dissolution du gouvernement républicain, au succès des ennemis de la Liberté, et au rétablissement de la Tyrannie en France.
  • 9° Que Barbe Jago, ci-devant religieuse est auteur du complice de ce délit.

C'est François-Marie Buhot, l'agent national de Guerlesquin, qui a témoigné à charge contre Modeste Emilie de Forsanz. Selon certaines sources il se serait ainsi vengé du refus de cette dernière de céder à ses avances. On a également prétendu que le juge Palis, élève en chirurgie, en avait fait de même.

Le Tribunal déclare ledit Yves Mével convaincu d'être prêtre réfraclaire, non assermenté et comme tel avoir été sujet à la déportation ; en conséquence, ordonne que ledit Yves Mével sera livré dans les 24 heures à l'exécuteur des jugements criminels pour être mis à mort, conformément aux articles 10, 14, 15 et 5 de la loi du 3 Vendémiaire.

Condamne J. Demarée, Vve Ruvilly le Saux ; P. E. Demarée Le Coant à la peine de mort conformément aux articles 1 et 2 du décret de la Convention du 22 Germinal.

Condamne aussi à la peine de mort Modeste Emilie Forsan, ex-noble, et Barbe Jago ci-devant religieuse conformément aux articles 4, 6 et 7 de la loi du 22 prairial.

Condamne M- fr. Leguen, Vve La Reignière ; La Vve Grainville; M. L. Duparc; L. Le Bourhis, femme Dubourg ; M. Fr. Jago et la Vve Andrieux à la peine de quatre années de réclusion;
icelles préalablement exposées pendant six heures aux regards du peuple; et à cet effet attachées à un poteau placé sur un échafaud, à la place du marché de la commune de Brest, ayant au-dessus de leur tête chacune un écriteau portant en gros caractères leurs noms, âges, professions, domicile, la cause de leur condamnation et le jugement rendu contre elles;
Le tout conformément à l'article 6 de la 6° section du titre premier du Code pénal et à l'article 18 du décret du 24 avril 1793.

Ordonne que le présent jugement sera mis à exécution dans les 24 heures, imprimé, publié dans toute l'étendue de la république française, et en breton dans les départements maritimes.

Les deux autres accusés furent acquittés du chef de recel.

Mais attendu que la Vve Thepaut-Dubregnou est de la caste nobiliaire et qu'elle a beaucoup de parents émigrés, elle sera enfermée jusqu'à la paix dans la maison d'arrêt de Morlaix.

4- Pancarte à afficher dans Brest

source, à partir de la page 26 : condamnation de Modeste-Émilie de Forsanz

Une pancarte fut affichée à Brest :

Jugement du 12 Thermidor, l'an second de la République une et indivisible qui déclare: Yves Mével, âgé de 65 ans, natif de Roscoff, prêtre réfractaire non déporté, ex-capucin, ayant été sujet à la déportation; en conséquence ordonne qu'il sera sur-le-champ livré à l'exécuteur des jugements criminels pour être mis à mort dans les 24 heures :

Condamne à la peine de mort :

Julie Lemarée, veuve Ruvilly Le Saux, âgée de 66 ans, native de Port-Malo Nom de Saint-Malo pendant la Révolution , demeurant à Morlaix.

Perrine-Eugénie Demarée Le Coant, âgée de 64 ans, native de Port-Libre, demeurant à Morlaix.

Barbe Yago, âgée de 51 ans, lingère et ex-religieuse, demeurant à Morlaix.

Modeste-Emilie Forsan, âgée de 27 ans, vivant de ses revenus, ex-noble, native de Montauban, demeurant à Morlaix.

Condamne en outre à quatre années de réclusion et préalablement à l'exposition pendant 6 heures sur la place publique du marché de Brest : Marie-Françoise Le Guen, veuve La Reignère, 62 ans, ex-noble, de Landivisiau, demeurant à Morlaix.

Marie-Louise Duparc, 22 ans, ex-noble, de Morlaix et y demeurant.

Louise Le Bourhis, femme d'Asevize Dubourg, 45 ans, marchande, de Morlaix et y demeurant.

Marie-Françoise Yago, 42 ans, lingère, de Morlaix et y demeurant.

Marie-Yvonne Yagot veuve Andrieux 41 ans, lingère, de Morlaix et y demeurant.

Yves Mével, cet ex-capucin, habitait depuis en environ 3 mois 1/2, une mansarde dans laquelle était dressé un autel pour servir aux prétendues fonctions de son culte..., etc.. Dans le repaire de Mével se rendaient les superstitieux et criminels sectateurs d'un culte exercé par des ministres séditieux et rebelles ; là cet ennemi de la République et du bonheur du peuple s'efforçait par ses mensonges et ses impostures de les retenir sous l'étendard de la contre-Révolution.

Modeste-Emilie Forsanz au mépris de la loi du 27 Germinal qui ordonne aux ci-devant nobles de s'éloigner des places frontières, est restée à Morlaix et a tenu dans la commune du Guerlesquin des propos tendant à détruire le gouvernement républicain et à rétablir la tyrannie en France.

Julie Desmarée, veuve Ruvilly Le Saux, a recelé le prêtre réfactaire Mével, délit puni par la loi. Perrine-Eugénie Desmarée Le Coant, même chef d'accusation.

Barbe Yago, ex-religieuse, dite sœur Rose, a participé à une conspiration à Morlaix, en Messidor dernier, contre la sûreté et la liberté du peuple français, en composant ou conservant des écrits tendant à la dissolution du gouvernement républicain, au succès des ennemis de la liberté et au rétablissement de la tyrannie en France.

L'acte le plus monstrueux qui se puisse imaginer et auquel on se refuserait à croire s'il n'avait été attesté par des témoins dignes de foi, mit le comble à ce tissu d'horreurs. Aussitôt après l'exécution de Mlle de Forsanz, son cadavre, qu'on ne laissa pas refroidir, fut porté à l'amphithéâtre de dissection de l'hôpital de la marine, et là il fut profané par le juge Palis. Le juge Palis né en 1768, était élève chirurgien, après la Révolution on le retrouvera commissaire de police à Toulouse. Ce fait hideux a été raconté de diverses manières. Mais M. Montenot, officier municipal, que ses fonctions avaient obligé à en être l'un des spectateurs, et dont le caractère personnel ne permettait pas de suspecter la véracité, nous a attesté que Palis, se prévalant de sa qualité de médecin, se livra, en l'accompagnant d'ignobles plaisanteries, à une exploration qui prouva que jusqu'à sa mort l'infortunée victime n'avait subi aucun outrage. Le misérable Palis cumulait donc tous les genres d'infamies.

L'exécution eut lieu le jour même 12 Thermidor an 11 (30 juillet 1794) à trois heures de relevée

sur la place dite du cy-devant château.

Le même jour, à Paris, s'accomplissait la dernière expiation du despotisme de Robespierre; à Brest on en était encore aux plus mauvais jours de la Terreur.

Le 14 thermidor (1er août 1794), le tribunal de Brest envoya, non sans cynisme, l'adresse suivante à la Convention dénonçant ainsi la faction pour laquelle ils avaient travaillé avec tant de zèle et de vice, Robespierre avait été guillotiné le 28 juillet :

Le tribunal révolutionnaire établi à Brest, à l'instar de celui de Paris,

À la Convention nationale,

Le tribunal vient d'aprendre par le représentant du peuple Prieur de Marne que la Convention nationale a déjoué une nouvelle faction de conspirateurs, et que la justice du peuple en a fait l'exemple le plus terrible et le plus prompt. Le tribunal considère cet événement mémorable comme la victoire la plus signalée et la plus efficacement utile aux intérêts de la République. Quelles que soient les différentes factions qui pourraient chercher à l'avenir à saper l'autorité de la Convention nationale, le tribunal, en applaudissant à la sagesse et à la fermeté des mesures qu'elle a prises, renouvelle ce jour, en présence du peuple assemblé, le serment de ne reconnaître d'autre autorité que la sienne, de n'obéir qu'aux décrets émanés de son sein et de mourir pour la liberté et l'égalité.

Signé en la minute envoyée à la Convention : Ragmey, président; Donzé Verteuil, accusateur public ; Grandjean, Bonnet et Marion, substituts de l'accusateur public ; Pasquier, Palis et Le Bars, juges ; Cabon, greffier ; Despujols, Durand, Combaz, Gauthier, Dessirier, Fourrier, Julien Jullien, Brandin, Raoul, Quenendec et Félix Nouvel, tous jurés dudit tribunal.

Conforme à la minute envoyée à la Convention nationale. Cabon , greffier.

Suite à l'exécution des 26 administrateurs du Finistère une enquête fut ouverte sur les agissements du Tribunal révolutionnaire de Brest. Ce rapport mis aussi entr'autres, en avant les exécutions de ces soi-disant ennemis de la Révolution. Certains membres du tribunal furent jugés et condamné à de la prison. Mais la Convention, avec la mise en place d'une nouvelle Constitution, celle de l'an III et son préambule une nouvelle Troisième déclaration des droits et devoirs de l'homme et du citoyen, prenait fin pour laisser la place au Directoire. Avant de se dissoudre il pensèrent néanmoins à amnistier les crimes relatifs à la Révolution, et ceci par le décret du 13 octobre 1795 voté le 26. Les membres du Tribunal révolutionnaire de Brest qui étaient en prison, suite au rapport fait à la Convention et dénonçant leurs crimes, furent alors immédiatement libérés.

Le 9 thermidor an 2 avait donc vu la fin de Robespierre, ce qui avait été résumé en 1796 par Joseph de Maistre, dans 'Considérations sur la France page 135' :

Il n'a tenu à rien que la nation française ne soit encore sous le joug affreux de Robespierre.

Certes ! elle peut bien se féliciter, mais non se glorifier d'avoir échappé à cette tyrannie ; et je ne sais si les jours de sa servitude furent plus honteux pour elle que celui de son affranchissement.

L'histoire du 9 thermidor Robespierre et 21 de ses partisans seront guillotinés le 10 thermidor n'est pas longue : quelques scélérats firent périr quelques scélérats.

Sans cette brouillerie de famille, les Français gémiraient encore sous le sceptre du comité de salut public.

5- Divers ouvrages :

  • 1. Souvenirs d'un détenu au chateau de Brest, par L. A. Basson, lieutenant de vaisseau. (Bull. de la soc. géogr.de Rochefort, 1899
  • 2. Berriat St-Prix : La justice révolutionnaire, I, 252.
  • 3. Wallon : Les représentants du peuple en mission, II, W.
  • 4. Prudhomme : Histoire générale des erreurs, des fautes et des crimes de la Révolution, V, 501.
  • 5. Levy-Schneider : Le Conventionnel Jeanbon St-André, II, 969.
  • 6. Du Chatellier : Brest et le Finistère sous la Terreur, 132. — Hist. de la Révolution dans les provinces de l'ancienne Bretagne, IV, 179.
  • 7. Levot : Histoire de la ville et du port de Brest pendant la Terreur, 132.
  • 8. Députés : Les crimes de l'ex-Tribunal Révolutionnaire de Brest, 44, 61.
  • 9. Religieuses pendant la révolution